Les Amis de Senon et du Pays de Spincourt
EPONA (Études du Patrimoine Ouvert sur la Nature et l'Archéologie)
HISTORIQUE
Le Bourge de Senon est indiqué sur deux cartes (1728 et 1739) des Naudin, ingénieurs géographes du roi. Sur la carte de 1739 il est nommé « le Bourque château ruiné » et il est représenté avec quatre tours rondes à chaque angle.

Carte des Naudin de 1728 et de 1739
Il n’apparaît plus sur la carte des Cassini, carte au 1/ 86 400e levée par triangulation (176 cartes représentant toute la France ont été éditées entre 1756 et 1793).
Sur le cadastre napoléonien de 1823, il y a bien un lieu-dit Le Bourge contenant dix parcelles mais on n'y trouve aucune représentation attestant un élément bâti.

Carte de Cassini 1756-1793 Cadastre de 1823
Du point de vue archéologique la première mention de Senon apparaît dans le journal Le Narrateur de la Meuse en 1815: "La plaine de Senon et de Gouraincourt est remplie de restes antiques, puits, pavés, .... "
En 1847 Joseph Clercx parle des "ruines d'un ancien château romain appelé Le Boucque où la tradition dit qu'il existe de vastes souterrains".
En 1852, Vieillard indique qu’il existe près du village de Senon un monticule de forme carrée ayant environ 75 m du côté et d'une hauteur de 4 à 5 m; son centre étant un peu déprimé. Des murs de 2,80 m d'épaisseur soutiennent cette terrasse. Les habitants l'appellent le Bourge, disent qu'autrefois il était plus élevé et prétendent qu'il renferme des souterrains.
Le terme de Bourge pourrait dériver du latin burgus genre de forteresse, poste militaire fortifié plus ou moins considérable établi sur les frontières. Au IVe siècle, Végèce désigne sous le nom de burgus une forteresse ou une enceinte murée flanquée de tours.
En 1885, Félix Liénard reprend la description de Vieillard mais ajoute qu'il devait ressembler au castrum de Jublains et que l'on devait trouver des tours cylindriques au niveau de l'enceinte extérieure mais encore un donjon central entouré de tours carrées. Cette description est reprise intégralement par F. Houzelle en 1910.
Il faut remarquer que tout ce qui avait été écrit précédemment n'est que supposition car aucune fouille n'avait encore été effectuée sur ce site.
C'est en 1917, durant la guerre, que les allemands renforcent leur position de troisième ligne (Kriemhildstellung) à Senon par le creusement de tranchées et la construction d’abris bétonnés. Au cours de ces travaux ils découvrent des vestiges archéologiques et c’est ainsi que sur l’ordre du commandement supérieur de la Ve armée, Héribert Reiners délègue à Friedrich Drexel, soldat de 1e classe et assistant à l’institut archéologique de Francfort, la réalisation des premières fouilles sur le site gallo-romain de Senon. Il met au jour des thermes, un bâtiment municipal ou curie et les murs d’une enceinte qui forment un carré d'environ 50 m de côté : le Bourge. L'état de conservation de ces murs est variable, ils s'élèvent à environ 2 m au sud et au nord-ouest et environ 1 m sur d'autres parties conservées. Les murs des angles sud-ouest et sud-est sont complètement détruits ainsi qu'une partie de l'angle nord-est. Les murs ont une épaisseur moyenne de 1,20 m et sont constitués de 2 parements de pierres entre lesquelles se trouvent des matériaux de remplissage liés par du mortier. Le parement extérieur constitué de pierres de 20 à 30 cm de longueur sur 8 à 9 cm de hauteur est maçonné soigneusement. Les joints sont peints de couleur brun rouge. Le mur possède une légère contrescarpe visible à la jonction de la tour nord-ouest avec le mur du fortin (fig. 5). La fondation des murs est constituée de grandes pierres de taille et dans les parties supérieures on trouve des pierres plus petites.
Dans les fondations du mur sud, Drexel a retrouvé onze monuments funéraires sculptés datés du Haut-Empire.
Dans le mur nord, il existe une ouverture de 8 m 25 laissant supposer l'emplacement d'une porte car on trouve des deux côtés des fondations constituées par de grandes pierres de taille d'environ 1 m de long. Toutefois une porte même à deux battants n'avait pas une telle largeur à cette époque. Drexel suppose qu'il y avait peut-être là une tour au travers de laquelle on passait par une tour-porte complètement détruite comme les tours d'angle mais les fouilles entreprises le long du mur à droite comme à gauche de la porte viennent contredire cette hypothèse. À l'intérieur du fortin, du côté est de la porte, on trouve les vestiges d'une pièce qui était chauffée et qui pourrait avoir été une salle de garde de dimension 2,5 m sur 4 m environ.
Une tour s'élevait à l'angle nord-ouest et n'était pas fixée au mur du fortin. Elle était construite avec des pierres de taille sans contrescarpe. L'épaisseur du mur était de 1 m 20 mais le côté jouxtant le fortin avait seulement 70 cm d’épaisseur. Le tour mesurait 4,85 m dans le sens nord-sud. Drexel suppose qu'il y avait une tour à chaque angle du fortin.
Un chemin de ronde derrière le mur devait relier les différentes tours. Des pierres de soubassements possédant des encoches pour l'emplacement de poteaux en bois de 20x30 cm ont été trouvées. Une de ces pierres était encore à sa place originelle à 4 m 60 du mur d'enceinte. Il a pu y avoir des logements pour la troupe sous le chemin de ronde.
L'intérieur du fortin n'a pas été fouillé.
Les fouilles de Drexel s’arrêtent rapidement à la suite du bombardement du terrain par les français qui pensaient que les allemands construisaient une plate-forme pour un canon de gros calibre.
Après la guerre de 1914-18, le Bourge reste en l’état avec ses tranchées de défense militaires et ses tranchées de fouilles archéologiques mais les terrains l’entourant sont nivelés
En 1921 quand Chenet visite le site gallo-romain de Senon, il constate que les intempéries ont provoqué l'éboulement des talus des tranchées de fouilles archéologiques, l'effondrement de portions de mur en petit appareil et que le fossé creusé à l'ouest de la butte a été comblé par le possesseur du terrain. Les autres tranchées sont utilisées comme dépotoirs par les propriétaires des champs voisins. Il affirme que les fouilles ont été menées avec trop de rapidité et qu'il reste de nombreux éléments archéologiques sur le terrain : tessons de poteries, débris de fioles, lamelles de bronze, monnaies. Il retrouve même un bloc de pierre sculptée provenant d'une stèle et complétant celui découvert par Drexel. Cette inscription est la suivante : D M REGINA ET ATTIOLA FIL
(Dis manibus Regina et Attiola filia : aux dieux mânes Regina et Attiola sa fille)
Il a aussi retrouvé deux blocs de pierre gravés de deux ascia, l'un à l'angle sud-est, l'autre recueilli dans les déblais sur plate-forme intérieure (la représentation de l’ascia, sorte de hache, herminette, était destinée à assurer l’inviolabilité du tombeau).
Dans le rapport de 1929 de Delangle, architecte des bâtiments historiques, les vestiges du Bourge, classé monument historique en 1923, sont situés sur trois parcelles de la section C, numéros 131, 132 et 133. Les deux premières appartenant au bureau de bienfaisance de Senon et la dernière à Joseph Artisson (rapport Delangle 1929).
Les monuments funéraires avaient été entreposés à Metz par les allemands. Ils sont ramenés au musée de Verdun à la suite d’une délibération du conseil municipal de Senon (24 janvier 1929) qui en fait don au dit musée. Par contre les monnaies et poteries découvertes n’ont pas été retrouvées.
En 1970, J. Guillaume effectue trois sondages. Il réalise une tranchée de 30 m de longueur sur 1,50 m de largeur qui devait recouper le mur nord qu’il ne trouve pas car elle passe vraisemblablement par la porte du fortin. De nombreux éléments architectoniques sont découverts dont une main d’une statue en pierre calcaire dans la berge ouest de cette tranchée. Le sondage 2 est réalisé au niveau de la pièce chauffée déjà décrite par Drexel du côté est de l’entrée. Il confirme l’existence d’un hypocauste.
Actuellement, les prospections géophysiques menées depuis plusieurs années sur le territoire de Senon nous dévoilent l’étendue (40 ha) et le plan de la petite ville gallo-romaine qui entourait le Bourge. En 2012, la prospection par géoradar, à l’intérieur du Bourge et sur la terrasse extérieure à son mur ouest, n’ont pas révélés la présence de structures sous-jacentes pertinentes (le géoradar donne des informations jusqu’à 5 m de profondeur).
FONCTION
Pour Grenier (1931) ce castellum, construction typique du IIe siècle, ne pouvait protéger le vicus de Senon ni offrir en cas de danger un refuge à la population. Il pense qu'il a été construit pour protéger le noeud routier qui passait à Senon réunissant les voies Reims-Verdun-Metz et Reims-Trèves ou Tongre.
Pour cet auteur, le Bourge est un castella de route et le vicus de Senon pouvait être un relais (mansio) avec magasins d’approvisionnement et entrepôts (horrea). Il permettait d’assurer la sécurité à la cavalerie du cursus publicus ainsi qu'aux voyageurs officiels admis à profiter de la poste impériale mais aussi aux autres voyageurs. Dans ce petit poste, comme celui de Saint Laurent sur Othain (détruit vers 276), on pouvait aussi mettre à l'abri les impôts payés en nature, l'annone provinciale, destinée aux troupes.
Etant donné la taille réduite du Bourge il ne pouvait servir à accueillir la population du vicus de Senon en cas d’attaque ennemie.
Il existait aussi une voie est-ouest attestée par Lienard, retrouvée par la prospection pédestre récente pour une partie de son trajet, qui reliait Senon aux ateliers de potiers d’Avocourt en passant au nord de Verdun. Une voie à l’est de Senon se dirigeait vers Metz.
Dans un article écrit en 1958, J. Nicolle s'appuyant sur les écrits de l'historien Amien Marcellin (330-400) soutient la thèse que l'empereur Julien (dit l’Apostat par la tradition chrétienne, empereur de 361 à 363) alors césar en Gaule (de 355 à 361) aurait été assiégé dans le Bourge de Senon par un raid des Alamans et qu'il y aurait passé l'hiver 356-357.
Vers 350, Senon était le véritable centre de la région, l'importance de Verdun ne date que de la fin du IVe siècle.
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DATATION
Les monnaies découvertes lors des fouilles de Drexel sont constituées par 10 monnaies en bronze frappées autour de l'an 270 (Aurélien empereur de 269 à 275) (Drexel 1918). Selon cet auteur, il semble que la durée de vie du fortin ne fut pas longue, il a été détruit par un incendie comme le montre des tuiles vitrifiées, du bronze et du verre fondus. D'après les monnaies trouvées à l'extérieur de son enceinte il n'existait plus sous le règne de Constantin Ier (empereur de 306 à 337).
D’après Grenier, sa construction daterait de la période qui suivit l’invasion de 256 et il aurait persisté jusqu’au IVe siècle.
Le castellum de Saint-Laurent-sur-Othain, de dimension voisine mais de forme presque circulaire, construit à la même époque aurait été détruit vers 276.
Pour Cazin (1958), la destruction du vicus de Senon aurait eu lieu lors de l'invasion de 275. Toutefois en l’absence de fouilles récentes rien ne permet de l’affirmer avec certitude.
Le vicus a pu aussi péricliter en raison d’une modification des courants commerciaux qui ne passaient plus par Senon.

Photo n°8 du livre de Reiners-Drexel 1918 et agrandissement du personnage
(il s’agit vraisemblablement de la fouille du mur sud du Bourge, des maisons du village de Senon sont visibles à l’arrière-plan)
« La photo montre un soldat allemand coiffé d'un calot rond habituel (Mütze) et de la tenue en toile gris très pâle (Drillichjacke), réservée aux corvées, travaux, voire (et uniquement pour le pantalon) à certains exercices militaires (veste militaire et pantalon de toile). Ce soldat allemand ne serait-il pas Drexel puisqu'il n'était que caporal ? » (information communiquée J.-Cl. Laparra que je remercie)
BIBLIOGRAPHIE (par ordre chronologique)
Archives départementales de la Meuse Cadastre de la commune de Senon, 1823
http://archives.meuse.fr
Clerx J. Notice sur d’anciennes constructions romaines découvertes en 1847 au village de Senon, département de la Meuse, à 28 kilomètres de Verdun, sur la route qui conduit à Longwy.
Mémoires de l’Académie Nationale de Metz, 1847-1848, XXIX° année, p. 145-146
Vieillard Bains gallo-romains découverts à Senon. (Extrait d’une lettre adressée à M. de Caumont)
Bulletin monumental, 1852, p. 368-375
Liénard F. Archéologie de la Meuse. Description des voies anciennes et des monuments.
T III, 1885, p. 62-63
Houzelle F. Excursion archéologique à Senon (15 septembre 1910).
Bulletin de la société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse, 1910, p. 6-12
Reiners H., Drexel F. Eine Römersiedlung vor Verdun, herausgegeben im Auftrage des AOK 5, München, Bruckmann, 1918, 33 p., 16 planches
Chenet G. L’établissement gallo-romain et le « Bourge » de Senon (Meuse). Les fouilles allemandes de 1917 à Senon.
Bulletin archéologique du comité des travaux historiques et scientifiques, 1922, p. 127-144
Lagesse M. Rapport relatif aux ruines romaines du Bourge de Senon (Meuse) à monsieur A. Ventre, architecte en chef des monuments historiques. 2 pages dactyl., 1922
Delangle Fouilles de Senon. Extrait du rapport de monsieur Delangle architecte des monuments historiques de 21/1/1929 à monsieur le préfet de la Meuse. (6 p. dactyl. Biblio de Verdun)
Grenier A. Archéologie gallo-romaine. I° partie. Généralités. Travaux militaires.
dans Déchelette J. (dir.), Manuel d’archéologie préhistorique celtique et gallo-romaine, Paris, Picard, T1, 1931, 619 p., 232 ill., 2 cartes, (p 447-452)
Grenier A. Notes sur le « Bourge » figurant dans les archives de l’architecte des monuments historiques à Verdun. 1932 AH8/archives (M/003)
Nicolle J. Une erreur historique ? Le siège de Sens (356 ap. JC). Etude critique de cet événement reconsidéré dans son vrai cadre : la défense des Gaules au IV° siècle par Julien l’Apostat.
Journal « L’Yonne républicaine » n°277, 7-8 décembre 1952
Nicolle J. Brochure ronéotypée 16 p., 1958
Cazin R. Senon fut-il défendu par l’empereur Julien à la fin de 356 après J.C. ?
Bulletin de la société des naturalistes et archéologues du nord de la Meuse, 1958, p. 47-50
Dimoff J. Camps et castella antiques
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+ article dans journal 24/07/1970
Bucher S. Reflets de la vie gallo-romaine dans le nord de la Meuse. Le témoignage de la sculpture. Collections des musées de Stenay et de Verdun.
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Simmer A. Sens ou Senon ? Un nouvel épisode de l’histoire du Bas-Empire en Lorraine.
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