Les Amis de Senon et du Pays de Spincourt
EPONA (Études du Patrimoine Ouvert sur la Nature et l'Archéologie)
SENON LA ROMAINE
Texte écrit par les élèves de CM1 et CM2 de madame Suzzi, institutrice à Senon.

Nous allons tous à l'école à Senon, petit village meusien de 246 habitants, situé non loin de Verdun.
Nous avons déjà entendu dire autour de nous que Senon possédait un site gallo-romain surnommé "le Bourge", qu'on y avait découvert voilà longtemps de très belles statues exposées au musée de Verdun (La Princerie) mais qu'il n'était plus maintenant qu'un vaste champ de broussailles et de buissons.
Nous avons aussi remarqué en classe de nombreux fragments de poteries, de tuiles à rebords. «Tout cela vient du Bourge, avait dit la maîtresse, au cours d'une leçon.»
Le Bourge? Ce mot nous trottait dans la tête. Il voulait dire forteresse, fortin, petit château fortifié et nous imaginions déjà un lieu rempli de mystères et de trésors. Vous pensez si nous avions envie d'y aller.
Que représentait réellement ce mot ?
Pour être documentés, nous avons consulté des archives, et posé des questions, au hasard, dans la rue.
« S'il vous plaît, madame, que signifie le mot bourge ?
Ces réponses ne nous apprenaient pas grand'chose et le rapport avec l'histoire, eh bien, on ne le voyait pas. Personne ne nous parlait des gallo-romains sauf notre maîtresse.
C'est une délibération du conseil municipal de Senon qui déclencha tout. On y parlait de fouilles, d'archéologue, de site, de Bourge. Si on en parlait à la mairie, c'était du sérieux. Fabrice, toujours aussi curieux, se renseigna auprès de son père.
Il apporta aussitôt la bonne nouvelle à l'école: «M'dame, m'dame, le Bourge, je sais, c'est un fortin!» Nous étions sûrs maintenant qu'il existait quelque chose d'historique au village.
C'en était trop ! Nous avons écrit au maire de Senon pour en savoir plus. Il se fit un plaisir de nous répondre que nous pouvions prendre contact avec son adjoint, grand spécialiste de la chose. Celui-ci n'hésita pas longtemps à venir nous rendre visite et nous confirma que Senon avait bien des origines gallo-romaines, que beaucoup de vestiges retrouvés le prouvaient et qu'en fouillant très profond, on pouvait encore découvrir bien des trésors du temps passé, que tout cela était du domaine des archéologues. Nous avons voulu savoir ce qu'était un archéologue et en quoi consistait ce métier. Il en est donc venu un dans notre classe. Il a dû répondre à de nombreuses questions que nous avions préparées. Celles-ci revenaient souvent.
« Pensez-vous réellement que Senon ait des origines gallo-romaines ?
- Le bourge, c'est quoi alors ?
- C'est vrai qu'on pourra garder ce qu'on trouve?
- Est-ce difficile de reconstituer une amphore avec de petits bouts?»
Il s'efforça de répondre à tous dans un vocabulaire simple, à la portée de chacun. Il nous passa ensuite un film sur des fouilles entreprises sur un site analogue à celui de Senon: Grand dans les Vosges. La vue des fours, d'armes, de bijoux nous remplit d'admiration pour ces artistes du passé. Un espoir insensé naquit en nous; et si on allait en trouver, nous aussi, sur notre site ?
On ne pouvait plus attendre. Nous sollicitons encore une fois l'adjoint pour nous servir de guide au cours d'une sortie (15 janvier 91) qui nous amena au Bourge. La conseillère pédagogique, passionnée d'histoire, nous accompagnait. Un soleil timide réchauffait la terre gelée. Nous marchions à grands pas pour arriver le plus tôt possible. Enfin! Le site reposait devant nous. Nous foulions pour la première fois un site gallo-romain. Voilà 16OO ans que des gens habitaient là, et nous pouvions encore retrouver des restes de leur civilisation! Les premières découvertes ne se firent pas attendre. Quelle émotion ! Comme les yeux scrutaient le sol !
«Oh! Regardez ce que j'ai trouvé, un débris de poterie avec des motifs en relief.
- Et moi, j'ai repéré des tuiles à rebord. Venez m'aider à les déterrer, je n'ai pas d'outils.
- Madame, Aurélie vient de trouver un morceau de vase. C'est l'anse, je crois.
- M'sieur, m'sieur, c'est romain, ça ?
- M’dame, j'ai trouvé un petit couteau tout rouillé, c'est intéressant?
- Regardez, je crois que c'est le col d'un vase, ça va peut-être avec l'anse d'Aurélie?
- Comme il est beau! Presque intact et sculpté de petites fleurs.
- Et le bourge, alors? On y va quand? On trouve des trésors là-bas?
- Pourquoi pas!
- C'était une riche villa ici, avant?
- Pas une villa, mais des villas, une véritable petite ville.
L'importance de tous ces débris autour de nous le dit clairement.
Toutes ces tuiles à rebords, eh bien, imaginez qu'elles étaient sur des toits.
Vous avez sans doute appris à l'école que les romains étaient de grands constructeurs. Ils savaient même faire un ciment spécial et puis vous venez aussi de ramasser de tout petits morceaux de poteries, très nombreux. C'est leur vaisselle que vous avez en mains, imaginez quel service cela représente.
Que de personnes mangeaient dans ces récipients!
- Alors, monsieur, les gallo-romains étaient déjà d'habiles artisans. Nous sommes déjà loin des hommes préhistoriques qui mangeaient avec leurs doigts.
Vivement qu’on aille au Bourge ! C’est encore loin ?
- Mais non vous y êtes. Regardez devant vous, cet espèce de monticule, c’est ça qu’on appelle le Bourge !
- C’est ça ! Mais m'sieur, on ne voit que des buissons et des orties! Nous nous attendions à découvrir une sorte de petit château fortifié!
- Ne soyez pas déçus. Mais vous avez raison, c'était une véritable forteresse que les romains avaient construite à l'abri des pillards. Voilà ce qu'il en reste. Les guerres, les années ont raison de tous les édifices, alors depuis 16OO ans, imaginez! Suivez-moi, nous allons rentrer dans ce fortin. Vous apercevez encore le mur de fortifications qui le protégeait. Suivez-moi.
- Vous en savez des choses, monsieur.
- C'est normal, quand on aime son village, on s'intéresse aussi à son passé. Je suis sûr que le bourge va nous livrer très bientôt ses secrets.
- Que voulez-vous dire par cette phrase ?
- Eh bien, ce site va bientôt être fouillé. Notre association: Les amis de Senon et l'équipe municipale s'y emploient très activement.
- Il n'a jamais été fouillé?
- Si, vers les années 184O, mais sommairement. Seuls les alentours du Bourge ont été examinés. Et puis pendant la guerre 14-18, vous savez que les allemands étaient à Senon! Ils ont eu vite fait de remarquer le site gallo-romain. Curieux, leurs archéologues et leurs historiens ont entrepris des recherches sérieuses. Mais ils se sont fait bombarder par notre artillerie postée à Verdun. Ils se sont enfuis sans achever leurs travaux. Ils ont quelques photos intéressantes que je vous montrerai à votre retour à l'école.
Voilà, vous marchez ici sur les restes du fortin. Sous vos pieds, dorment sans doute de véritables trésors: bijoux, armes, statues.
L'ancien portail est là devant vous, large de deux mètres. L'ensemble forme un carré. Plus loin, en face du poteau électrique, c'est le balnéaire.
- Le balnéaire?
- Leurs thermes, leurs salles de bains, si vous préférez.
Un peu plus loin, c'était une sorte de mairie, la curie, où les romains tenaient leurs réunions.
- Si on trouve un trésor, monsieur, c'est pour nous?
- Ah! voilà une bonne question. S'il est tout petit, vous le garderez pour l'école, si c'est important, nous l'exposerons dans notre musée.
- Votre musée?
- Oui, le grand espoir de notre association est de fonder un musée dans lequel nous présenterions tout ce que nous avons trouvé.
- Vous êtes donc sûrs qu'on peut encore trouver des statues entières?
- Absolument et plus que jamais!
- J'ai là, dans mon portefeuille, une vue aérienne du site prise juste avant la moisson.
- Où voulez- vous en venir ?
- Voilà ce que j'ai remarqué. Vous distinguez sur cette photo des champs avec des taches bien nettes d'épis mûrs et puis par endroits des reflets plus clairs. J’ai eu la curiosité d’aller dans ces parcelles. Ce qui correspond à mes taches claires étaient des rangées d'épis maigres clairsemés. J'ai gratté un peu en-dessous et j'ai ramené de très nombreux débris comme ceux que vous venez de trouver.
Grâce à une photo prise d'hélicoptère, j'ai retrouvé l'emplacement de cinq villas dont on ignorait totalement l'existence. Vraiment, c'est passionnant. Bon, à bientôt !»
Nous voilà revenus dans les champs et nos recherches se poursuivent. Les débris sont nombreux et alourdissent nos sacs. La joie au cœur, nous retournons à l'école pour trier tous ces trésors. Certains morceaux, d'ailleurs, vont vite dans la poubelle. Il ne s'agit pas de confondre les pots de fleurs de nos mamans et les merveilles du passé. En soupesant et en observant la matière un peu poreuse ainsi que la couleur, on a vite démêlé, en vrais archéologues!
Fabrice a eu la main heureuse; avec fierté, il nous montre un reste de vase sculpté de petits canards. Où les romains ont-ils trouvé ce modèle d'animal ? Alexandre émet une hypothèse : l'étang d'Amel est tout proche, ils ont peut-être vu des canards et ils ont essayé de les reproduire, ce qui prouverait que l'étang était déjà peuplé de volatiles au quatrième siècle.
Comme ces recherches sur le passé sont passionnantes!
- Tout cela ne nous explique pas le mot gallo-romain.
- Bon, gallo viens de gaulois et romain.
- Je comprends mais pourquoi le rapprochement de ces deux mots? Est-ce un mélange de deux peuples? Comment être sûrs qu'il y avait déjà des gaulois avant l'installation des romains?
- Ta remarque est intéressante, Fabrice. La présence des gaulois est certaine car on a retrouvé à l'intérieur du Bourge de nombreuses pièces de monnaie gauloises et puis c'est une tribu de celtes (ou gaulois) qui a fondé notre village actuel; c'étaient les Sénons.
Qui sont les gaulois ?
Nous venons de dire qu'on peut les nommer aussi les celtes.
Ils arrivent du Nord-Est de l’Europe. Ils sont de grande taille, aux yeux bleus, aux cheveux blonds. Leur bravoure est incroyable, ils ne craignent ni les expéditions lointaines, ni les combats. Une de leurs bandes ose même attaquer Rome. Ils entrent en relation avec les grecs notamment à Marseille et Nice, puis peu après avec les romains installés dans le Sud-Est de la Gaule qui s'étendait jusqu'au Rhin, frontière avec la Germanie.
Les gaulois occupent presque notre pays et les historiens nous apprennent que la tribu des Sénons vit tranquillement à l'emplacement de notre village actuel, d'où son appellation de Senon.
- Pourquoi avoir choisi ce coin de Woëvre pour s'installer?
- Eh bien, les terres fertiles permettent de belles cultures. La présence de forêts tout autour est rassurante et gibier y abonde. Les étangs offrent leurs poissons.
De nombreux ruisseaux serpentent dans la plaine.
Le sous-sol regorge de fer et donnera naissance plus tard au bassin minier de Bouligny, donc quelle chance d'avoir sous la main la matière première pour forger armes et outils! De plus, les matériaux de construction surtout les calcaires. Et puis le site se situe au carrefour de deux grands axes routiers: l'un qui va de Reims à Metz par Verdun, l'autre, de Reims à Trêves. Tout cela est très intéressant. La vie y est agréable et le commerce s'organise. On a la certitude que Senon a bien été le centre d'un peuplement gaulois important avant l'arrivée des romains. De nombreuses pièces de monnaie gauloises toutes d'une certaine époque nous permettent de déterminer l'ordre chronologique suivant: gaulois puis romains. Mais qui sont les romains?
Les romains.
Rome: La légende dit que Rome a été créée par Romulus, huit siècles avant Jésus Christ. C'est d'abord une petite cité au coeur de l'Italie. Elle occupe deux collines que baigne le Tibre.
Les premiers chefs sont des rois mais au VIe siècle avant J.C, la royauté est renversée au profit de la république. Le roi est remplacé par deux consuls choisis parmi les nobles ou patriciens. Ce sont eux qui votent les lois depuis l'assemblée du peuple réunie sur le forum. Le trésor de l'état est protégé par les questeurs, la propreté des villes est l'affaire des édiles. La petite cité a des ambitions et se lance dans des guerres incessantes. En trois cents ans, elle devient la plus grande autour d'elle et attaque les peuples de l'Italie centrale. Puis elle s'en prend à l'Italie du Sud où habitent de riches colonies grecques. En effet les grecs ou hellènes y ont fondé des comptoirs florissants. Le tour de Carthage arrive aussi. (Cette ville se situe aux environs de la ville actuelle de Tunis)
Un courageux général carthaginois, Hannibal essaie de tenir tête aux romains.
Il réussit à traverser l'Espagne, la Gaule, arrive en Italie mais c'est l'échec et Carthage est totalement détruite. Au IIe siècle avant J.C., Rome annexe la Macédoine, la Grèce, une partie de l'Asie, l'Espagne, le Sud-est de la Gaule.
Au siècle suivant, viendra la conquête du reste de la Gaule, ce dernier point nous intéresse vivement et nous commençons à entrevoir la signification du mot gallo-romain. Les voilà donc en possession de tous les rivages de la Méditerranée. Ils appellent d'ailleurs celle-ci avec orgueil mare nostrum (notre mer). Ces conquêtes nombreuses leur procurent un énorme butin et donc une grande richesse. Ils deviennent très ambitieux. Jules César déclenche de nombreuses guerres civiles. En 31 avant J.C, la république n'existe plus. C'est l'empire maintenant et le premier empereur s'appelle Auguste. Il est tout puissant et on l'honore comme un dieu. Il gouverne avec le sénat, les préfets et les gouverneurs de province.
Il entreprend plusieurs campagnes en Germanie. C'est à ce moment que les provinces de l'empire se couvrent de toutes sortes de constructions: ponts, aqueducs, théâtres, temples, arcs de triomphe, bains ou thermes dont on trouve encore aujourd'hui des ruines partout et à Senon!
Les romains voyagent beaucoup et passent très souvent sur ces routes qui sillonnent le gros bourg qui nous intéresse tant. Ils remarquent vite l'endroit, idéal pour leur commerce dans le Nord-Est de la Gaule, mais surtout pour acheminer et ravitailler les légions stationnées en Rhénanie. Ils s'y installent. Les villas romaines fleurissent, la vie s'organise sur le site habité par les senons. Nulle trace dans les archives sur cette rencontre. Peut-être était-ce la surprise au début, puis l'acceptation de ces nouveaux occupants, quelques escarmouches parfois! Toujours est-il que pendant des siècles, la nature a caché toute cette vie qui a fini par disparaître peu à peu.
Puis le Senon actuel s'est bâti, sans que ses habitants soupçonnent sur quoi étaient édifiées leurs maisons. Les pioches ramènent bien de nombreux débris, mais nul ne s'en soucie. Ce n'est qu'au milieu du dix- neuvième siècle, que les choses vont évoluer.
En effet, vers 184O, on trouve un petit groupe en bronze représentant Maccus assis et puis une statuette de Mercure. Ces statues miniatures représentent des dieux lares (ou dieux domestiques). Les romains mettaient sous leur protection leurs habitations et leur famille. Le bruit de cette découverte se répand et un historien très intrigué par ces petites statues se décide à aller sur place. Il arrive vers les jardins du village et se trouve aussitôt devant un énorme tas de décombres sur lequel gisent pêle-mêle des parties de colonnes sculptées, de nombreuses pierres taillées et surtout un hypocauste encore debout. Quelle joie pour lui. Pas de doute, des romains avaient vécu là.
Cet hypocauste repose sur une dalle de ciment formé de chaux et de briques concassées. Il est composé de cinq rangs de onze piliers à l'avant, et à l'arrière, de quatre rangées de trois piliers chacune, en forme de chapiteaux et surmontés de dalles.
Ils sont coiffés d'une épaisse couche de ciment et forment la base de plusieurs salles de bains, les thermes.
Ces baignoires sont installées au-dessus de l' hypocauste. Celle du milieu est remarquable. Pavée de dalles en pierre blanche, elle est ceinturée de gradins en briques. Elle contient trois piscines en maçonnerie enduites de ciment tirant sur le jaune. Une ligne de tuyaux de chaleur court derrière les bancs de pierre. Et puis revenons à ce gros tas de décombres dont nous avons déjà parlé. Il dévoile bientôt ses trésors: une tête barbue en pierre, un groupe représentant un cavalier qui terrasse un personnage aux jambes terminées en queue de serpent, une statue décrivant la déesse Diane qui est vêtue d'une tunique courte. Elle porte un carquois sur l'épaule droite et un arc dans la main gauche. Une biche l'accompagne.
Et puis viennent plusieurs bas-reliefs avec des personnages en pierre, logés dans des niches, des fragments de corniche décorés de feuillages.
Toutes ces découvertes sont de véritables trésors pour l’archéologue. Il tient l’histoire dans ses mains !
Et puis voilà qu'un cultivateur, au cours de ses labours, met à découvert un second hypocauste. Vous allez vous demander ce que veut dire ce mot difficile. Pour faciliter l'explication, nous dirons tout simplement que c'est un moyen de chauffage avec un système très simple; l'air chaud circule dans des colonnes de pierres creuses, sortes de cheminées! L'ancêtre du chauffage central !
Une petite pièce est aménagée sous les dalles pour les foyers qui dégagent une agréable chaleur conduite dans chaque salle. Quel bien-être pour l'époque! Et que dire des bains de vapeur ou sudatorium! (suer). Tout en revivant ce fonctionnement dans sa tête, l'historien ébahi par ce qu'il a sous les yeux, pénètre dans les thermes enfouis sous les gravats qu'il fait déblayer aussitôt. Il reconnaît les tuiles à rebord épais de couleur rouge.
La présence de grains de sable dans la terre cuite permet de les distinguer de débris plus récents. Il se souvient que les toitures romaines sont bien conçues, en effet, les tuiles posées à plat sont portées par une charpente solide de poutres et de chevrons. Les charpentiers gallo-romains savaient utiliser des outils tels que haches, scies, ciseaux, marteaux qu'on retrouve souvent gravés sur les pierres funéraires. Et puis les recherches s'arrêtent et le temps reprend ses droits. La nature, pendant des siècles, va gommer le site. La végétation étouffe toutes les constructions dans l'indifférence générale, semble-t-il. Les socs des charrues cassent allègrement poteries et colonnes sculptées. Personne n'y prête attention. Et puis voilà que la guerre de 14-18 éclate. Vous le savez, les français défendent farouchement Verdun. Les allemands veulent les en déloger et arrivent, un beau jour, à Senon. Leur premier soin est de construire un abri pour assurer leur protection. Mais où l'établir? Tiens, ce sera dans les champs, sur cette petite élévation de terre. Et les terrassiers allemands entrent en action. Les soldats ont vite fait de déterrer une grosse pierre de tombeau gallo-romain. Leur chef, surpris et sans doute amateur d'histoire, alerte un archéologue de Francfort. Celui-ci arrive à Senon et entreprend des fouilles sans tarder. Il repère très vite un ensemble de constructions et en fait le plan. Tout d'abord, en direction d'Amel, il observe les substructions d'un bâtiment rectangulaire de dix mètres sur dix mètres environ. La base est en pierre de taille. Une séparation partage l'édifice en deux parties. L'une communique avec l'extérieur par deux larges portes. L'allemand suppose alors que c'est l'endroit où les magistrats tenaient leur réunion. D'autres constructions très proches, mais en ruines, évoquent la présence d'un forum.
Et puis encore des ruines situées au Nord-Est de cette première série : les fameux thermes qui correspondent bien à ce qu'avait déjà signalé vers 185O le français et dont nous vous avons déjà parlé. Les allemands retrouvent sans peine la grande salle avec piscine, les chambres chaudes avec hypocauste et une, avec eau froide. Pas de doute, de tels vestiges prouvent une présence qui a duré et l'occupation de ces lieux a sans doute appelé l'édification de bâtiments religieux: temple, basilique. Les statuettes de Diane, d'Epona et de Vulcain nous le suggèrent. Mais où sont ces lieux de culte?
Personne ne les a encore découverts, peut-être étaient-ce sous ces restes de murs, de pavages, de débris de tuiles... Et puis l'apothéose: une enceinte fortifiée (en mauvais état, il est vrai) en forme de carré de cinquante mètres de côté, avec des restes de tours aux angles.
Les murs sont solides et épais (plus d'un mètre d'épaisseur). Le sous-bassement est fait de grosses pierres de taille et s'élève au-dessus du sol à un mètre environ. Il se continue par une muraille en petit appareil du plus bel effet puisque les joints sont en couleur (brun foncé).
Quand on nous disait que les romains étaient forts en maçonnerie! L'archéologue allemand découvre même à l'intérieur de cette bâtisse des ruines d'un ancien mur, faisant supposer l'existence d'un chemin de ronde. Il n'a pas le temps de fouiller cet ouvrage, mais émet cette idée: c'est une pratique de défense, un "burgus" mot transformé au fil des années en bourge. Il n'a sous les yeux que des ruines, mais comme elles sont parlantes! Dans le mur orienté au sud, il compte dix-huit blocs de pierre provenant de stèles funéraires. Sur l'un, est représentée une scène de famille attendrissante: une jeune fille et ses parents aux visages très bien reproduits.
Et puis d'autres personnages de la vie de tous les jours, un marchand tenant une cassette, un autre avec un panier, un enfant, une jeune fille…
Ces portraits se retrouvent d'ailleurs sur d'autres sites.
Et puis quelle merveille: une inscription est reconstituée grâce à deux pierres rapprochées et retrouvées miraculeusement dans les décombres.
On peut retrouver nettement le mot: Regina, la reine en haut et Attiola sa fille, en-dessous, ce qui ressemble assez aux épitaphes gravées sur les tombes de nos cimetières actuels. Mais où donc les gallo-romains ont-ils enterré leurs défunts?
L'observation d'autres sites permet, d'affirmer que, bien souvent, ils étaient inhumés le long d'une route. Les cimetières n'existaient pas à cette époque.
Quand on pense au rite employé pour un mort ! Celui-ci était vêtu, couronné et exposé dans le vestibule de sa maison durant sept jours. Attention, il était embaumé! On plantait devant sa porte un cyprès consacré à Pluton, parce que cet arbre ne repousse jamais une fois coupé. Et puis en route pour le bûcher résineux, orné de guirlandes, auquel, les proches parents mettaient le feu. Lorsque le corps était consumé on déposait les cendres dans une urne d'airain avec des roses et des plantes aromatiques. C'est ce qui vient d'être trouvé à Metz. Mais les allemands n'ont pas le temps de se poser d'autres questions au sujet des rites funéraires des gallo-romains. Nous l'avons déjà dit, la guerre fait rage et les bombardements n'épargnent personne; pas même les archéologues allemands qui s'enfuient chez eux, fouilles inachevées mais poches bien remplies! Dès leur retour, ils s'emploient à écrire un petit fascicule sur tout ce qu'ils ont vu, illustré de nombreuses photos. Un historien français, monsieur Chenet, prend la relève et en 1921, donc quelques années après la guerre, se retrouve sur ces lieux riches d'histoire. Il reconnaît à peine le plan des allemands. En effet, les cultivateurs ont repris leurs travaux sur leurs terres. Et ils ont aplani tous les monticules, rebouché toutes les tranchées. Certaines servent même de dépôts d'ordures. Mais qu'à cela ne tienne, des déchets, ça se fouille aussi. Et il découvre de nombreux débris auxquels il peut donner un âge: grands plats avec couvercles datant du premier siècle, bols du deuxième siècle, gobelets noirs d'Argonne du troisième... Et puis comme bon nombre de maisons du village sont détruites, les caves apparaissent à nu, avec de bien curieuses particularités: des trous noirs, restes de sépultures à 'incinération, sautent aux yeux.
Là encore des fouilles bien conduites permettraient sans doute des découvertes intéressantes, le mobilier funéraire par exemple. Il reste le revêtement de ces cavités en moellons une couche rougeâtre épaisse de trente centimètres environ incrustée de fragments de poterie fine. Quelle civilisation à redécouvrir, à entretenir, à protéger! Il faut croire aux origines du site. Les stèles funéraires recueillies dans les substructions du castellum (le Bourge) suffisent pour avancer la date de la construction (après l'invasion de 256) et puis une découverte toute récente: une pièce de monnaie en bronze représentant Victorin (265-268). Oui, notre bourge date bien du troisième siècle!
Les traces de villas tout autour prouvent que ce centre de peuplement était important, nous l'avons déjà dit et les gallo-romains se sont étendus sur les terres toutes proches du village actuel d'Amel.
Pourquoi dire cela ? Eh bien, dans un champ de ce village, on a aussi fait une trouvaille bien intéressante : une sépulture à incinération accompagnée d'une grande urne en terre rouge et du mobilier funéraire suivant: deux cercles de roues très mangés par la rouille, deux mors de chevaux en fer, des garnitures de harnais en bronze et des anneaux pour les brides. Et puis vers la ferme de Rémany (route de l'étang) encore des substructions romaines avec débris de grandes tuiles plates à rebords, des briques d'appareils, des tessons de poteries et des fragments d'une meule portative en pierre volcanique des Vosges. Que penser de ce grand bronze de Marc-Aurèle découvert près de la ferme de Pierreville (commune de Maucourt) et renfermant encore une statue de corniche sculptée. Voilà de quoi réfléchir et vous donner la conviction que notre petit village est grand par son histoire et son rayonnement.
Pas de doute, notre coin de Woëvre fut très apprécié et des activités intenses y furent menées par les gallo-romains. A travers toute la documentation que nous avons pu consulter, il ressort que les recherches doivent se poursuivre. En effet, depuis les fouilles allemandes, rien de sérieux n'a été entrepris et rappelons-le, le dessous du Bourge et de ses alentours du sol gardent tous leurs secrets; mais à voir tout ce que les charrues remontent comme pierres et débris chaque année, on peut raisonnablement penser que des trésors d'archéologie dorment depuis dix-huit siècles sous nos pieds, dans l'indifférence. Certains même, n'hésitent pas à jeter les pierres encombrantes de leurs champs. Voilà le problème! Le Bourge est cultivé et appartient à plusieurs propriétaires dont l'évêché de Verdun. Le danger de voir ce site complètement effacé par les années et les engins agricoles, existe.
C'est toute une partie de notre civilisation qui étouffe sous les buissons!
Vous le savez tous, et pour résumer, la paix romaine a duré des centaines d'années. Vers le troisième siècle l'anarchie militaire dans l'empire a favorisé l'arrivée des tribus germaniques. Les fouilles archéologiques dans la région montrent que les bâtiments découverts ont été incendiés. Les fortifications ont éclos, d'autres camps, presque semblables au nôtre peuvent être mis à jour. Ainsi, à mi-chemin entre Damvillers et Longuyon, vous pouvez trouver le camp romain de Saint-Laurent-sur-Othain mais de forme circulaire, alors que le nôtre est presque carré. Dans toutes les fondations, on découvre des pierres sculptées de réemploi, ce qui prouve qu'il fallait faire vite pour se mettre à l'abri. Si vous voulez en savoir plus, venez à Senon, petit village situé dans le nord meusien, à environ trente kilomètres de Verdun.
Il est très verdoyant et très accueillant dans un écrin de forêts éclairé par les reflets de l’étang d’Amel tout proche (cent huit hectares).Une association vient de se créer qui a pour objectif la sauvegarde de notre passé et qui sera heureuse le jour où le feu vert pour des fouilles sérieuses et guidées sera donné. Si le cœur vous en dit, venez rejoindre les passionnés d’histoire que nous sommes et les quelques adultes qui ont accepté de se joindre à nous pour nous aider à réaliser ce fascicule qui représente pour nous un gros travail, dans l’espoir de vous satisfaire.
LEXIQUE
un fragment: un débris, un morceau
les archives: les documents anciens
une délibération: débat sur un sujet
un vestige: reste de ce qui a péri
un archéologue: une personne qui s’occupe d’archéologie
l'archéologie: étude des monuments et des vestiges anciens
une amphore: vase antique à deux anses
analogue: voisin, comparable
sommairement : très peu
un pillard: un voleur
une hypothèse: une supposition, une idée vague
une bravoure: leur courage
chronologique : en suivant
un questeur: magistrat chargé de fonctions financières
les édiles: magistrats romains
une annexe: joindre, réunir
une conquête : un territoire gagné
les décombres : débris de matériaux
un hypocauste : fourneau souterrain
des gravats : menus décombres de démolition
funéraire: tombale
des escarmouches: un faible combat
le culte: la religion
inhumés: enterrés
embaumé: embaumer un cadavre, c’est le remplir de produits pour le conserver
des magistrats : des officiers civils
l'apothéose: le triomphe
les cyprès: des arbres terminés en pointe
de l'airain: alliage de différents métaux dont le cuivre forme la base (bronze)
des substructions: constructions souterraines
Pour de plus amples informations sur les Celtes et les Gallo-romains voir : histoireenprimaire.free.fr